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mardi 23 novembre 2010

Dans les plantations de thé, les pesticides tuent

A lire sur Et voila le travail !

La Fédération internationale des travailleurs de l’agriculture (UITA) a présenté début octobre les conclusions d’une enquête menée à la suite du décès de trois travailleurs d’une plantation de thé de l’Etat de Assam, au nord-est de l’Inde.

Dans son rapport, intitulé In Cold Blood : Death by Poison, Death by Bullets, le syndicat dénonce les conditions de travail et la violation des droits humains et sociaux des travailleurs d’une plantation de thé appartenant au célèbre conglomérat indien Tata, qui commercialise son thé sous la marque Tetley. L’enquête syndicale a été menée à la suite de la mort le 28 mai dernier d’un travailleur de 25 ans, Gopal Tanti, survenue alors qu’il répandait des pesticides dans la plantation. Ce décès avait provoqué un mouvement de protestation spontané des travailleurs, immédiatement réprimé par la police. L’intervention des forces de l’ordre avait conduit à la mort par balle de deux autres travailleurs.

En matière de santé et de sécurité au travail, l’enquête de l’IUTA a mis en lumière l’absence totale de mesures de prévention des risques. Les travailleurs chargés d’asperger des produits toxiques sur les plantations ne sont équipés ni de masque, ni de gants, ni de vêtements de protection. Lorsque Gopal Tanti est tombé inconscient, il ne portait qu’un short, un t-shirt et des sandales en caoutchouc. L’enquête a permis d’établir que cela faisait 75 jours d’affilée que la victime consacrait de 8 à 12 heures par jour à l’épandage de pesticides. Selon le père du jeune homme, à aucun moment son employeur ne lui a fourni d’équipement de protection. Lorsque Gopla Tanti s’est effondré, le contremaître a interdit à ses collègues de lui porter secours, révèle le rapport. Ce n’est qu’une heure plus tard qu’un membre de la direction s’est inquiété de l’état de santé de la victime, alors que celle-ci était déjà mort.

Lire le rapport (en anglais)

lundi 22 novembre 2010

Le grand malaise des classes moyennes

A lire dans Le Parisien:

Une enquête de l'IFOP sur les classes moyennes met en lumière leurs attentes, mais aussi une vraie peur de l'avenir. Bousculées par la crise, elles pourraient arbitrer les échéances électorales de 2012.

Un Français sur deux estime en faire partie. Entre les cités HLM et les quartiers chics, à mi-chemin de l’ouvrier et du notable, la classe moyenne, ce sont ces millions d’employés, de cadres, de commerçants, de fonctionnaires qui travaillent pour s’offrir un pavillon, mettre leurs enfants dans une bonne école et partir en vacances en famille.

A quoi rêvent ces classes moyennes, c’est justement le thème du colloque organisé aujourd’hui par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol).

A cette occasion, l’IFOP a réalisé une vaste étude sur ces classes moyennes. Une plongée dans l’univers de ce que l’on appelait autrefois la petite bourgeoisie. Tout n’y est pas noir, loin de là. La majorité considère gagner correctement sa vie avec un revenu moyen oscillant entre 2317 € et 5274 € par mois et par foyer. Car, il n’y a pas une, mais des classes moyennes. Et « elles ne vivent pas dans le même monde », souligne Dominique Reynié, directeur général de Fondapol.
Mais les membres des classes moyennes ont un point commun. Ils sont inquiets. S’ils mènent une vie plus confortable que celle de leurs parents, la crise a fait voler en éclats leur espoir d’ascension sociale. Désormais, l’avenir leur fait peur. Peur du déclassement social, du chômage, de l’immigration, de la mondialisation et de son cortège de délocalisation.
Une catégorie qui s’estime oubliée du système de solidarité
Le malaise est palpable. Se défiant des institutions, se vivant comme les oubliés du système de solidarité, sceptiques sur la capacité de l’Etat à répondre à leurs inquiétudes, les classes moyennes ont le moral en berne. Elles voudraient à toute force préserver leur accès à la propriété, aux soins, à l’éducation et qu’on les rassure sur l’avenir de leurs enfants. A défaut, l’angoisse d’une partie des classes moyennes pourrait venir nourrir le vote des extrêmes. L’un des enjeux de l’élection présidentielle de 2012 est là.

dimanche 21 novembre 2010

Les ingénieurs, le nécessaire retour

Dans la série des articles sur les ingénieurs comme “Les ingénieurs frappés par la Crise économique” ou “On achève bien des ingénieurs” ou “Entreprises: facile d’être mis au placard, dur d’en sortir” et enfin “Un ingénieur Japonais meurt de surmenage”, je vous recommande cet article du journal Le Monde:

Grandeur et décadence des ingénieurs. Après les avoir négligés, sinon méprisés, ne faudrait-il pas enfin s'inquiéter de la quasi disparition des ingénieurs dans les directions générales des entreprises, comme de la haute administration ? La désindustrialisation de la France, n'aurait-elle pas un lien avec la transformation de nos grandes écoles d'ingénieurs ?

Depuis le début des années 1970, le pouvoir est allé aux MBA, aux financiers, aux juristes, aux anciens élèves de l'ENA. Or, ils ont comme caractéristiques communes de mal connaître les métiers des entreprises ou des administrations qu'ils dirigent. Non seulement ils ignorent les enjeux de la recherche mais aussi, à quelques exceptions, la complexité des processus industriels ou de la technique des secteurs qu'ils sont censés gérer ou réglementer. Aussi, les brillants élèves de nos grandes écoles d'ingénieurs comprennent vite là où il ne faut pas aller ! A quoi bon des études scientifiques difficiles qui ne seront pas valorisées ? Ainsi, les plus prestigieuses d'entre elles voient leurs jeunes diplômés choisir d'autres domaines ou d'autres fonctions que ceux pour lesquels ils ont été sélectionnés : la finance oui, la mécanique, l'électronique, le génie civil, l'informatique non. Sur les 25 000 ingénieurs que produit annuellement notre système éducatif, la tête est perdue pour la technologie et l'innovation. Pourtant, qui crée la richesse ? Des ingénieurs comme Bill Gates ou Steve Jobs, ou les traders des salles de marché ?

Jamais nous n'avons autant parlé de désindustrialisation. Jamais les pertes d'emplois industriels n'ont été aussi fortes. Nos hommes politiques se désolent de l'état de nos PME à l'exportation ainsi que de leur faible nombre ; certes elles sont l'objet des attentions des pouvoirs publics, mais tout d'abord cela ne suffit pas et, à l'expérience, on peut se demander si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle. Il n'y a pas d'industrialisation sans ingénieur, Marcel Dassault ou Francis Bouygues n'étaient pas des financiers, mais d'abord des hommes de la technique et de l'innovation, des organisateurs d'équipes. Même s'ils ont l'un et l'autre gagnés beaucoup d'argent, cela n'a rien à voir avec les champions du mécano financier, les yeux rivés sur le dividende des actionnaires et le cours de bourse pour leurs stock-options. Pour eux, les employés ne sont pas des être humains mais des gains de productivité potentiels, quant à l'attachement au territoire, il est nul. D'où les délocalisations, et la désindustrialisation.

Il est choquant pour un ingénieur de qualifier cette crise de "systémique" alors que les règles les plus élémentaires de cette systémique ont été piétinées par les banquiers et les autorités financières avec la complicité au moins tacite de gouvernements qui n'ont rien vu venir.

A l'aube de la révolution industrielle, les facteurs essentiels de l'industrialisation ont été l'hybridation des connaissances scientifiques et des savoir-faire de l'artisan. Puis la révolution française a accéléré le mouvement, avec la création de l'école Polytechnique, toujours la référence de nos grandes écoles, mais aussi premier endroit au monde, bien avant les universités allemandes, où sont venus enseigner des "savants". Dès lors le modèle de formation des ingénieurs "à la française" est établi. Ils vont jouer pendant deux siècles un rôle central dans l'industrialisation du pays.

La fonction des ingénieurs consiste à utiliser les connaissances scientifiques disponibles pour fabriquer des produits/services de qualité au meilleur coût, en mettant tout le monde au travail. La nécessaire maîtrise des connaissances scientifiques et techniques doit donc être complétée par une capacité à organiser le travail et à valoriser les hommes par l'exemple. De surcroît on sait aujourd'hui que les pays où la durée de vie professionnelle est la plus longue sont ceux où les personnes ont pu acquérir une formation longue (plus de six mois) entre 35 et 45 ans, d'où l'importance de la formation tout au long de la vie, comme celle dispensée au Conservatoire national des arts et métiers.

Les enjeux de l'humanité ne manquent pas, la France doit y contribuer. Pour faire vivre 9 milliards d'habitants sans asphyxier la planète, les problèmes vont être immenses. La façon de les aborder ne pourra pas être qu'idéologique. Or la complexité est aujourd'hui dans les objets de la vie courante, elle est donc aussi dans les projets d'entreprise et leurs organisations. C'est tout aussi compliqué de faire aussi beau et simple à l'usage, que de fabriquer des avions modernes ou des téléphones portables. Les Français sont excellents dans certains domaines, pourquoi pas dans tous, à commencer par l'informatique mobile ? Il appartient aux ingénieurs français de redonner confiance dans la capacité de notre pays à résoudre ces problèmes. Le Viaduc de Millau, Ariane ou l'Airbus A380 sont des exemples, il faut les généraliser.

Les pays émergents ont fait le choix de miser sur leur jeunesse, en créant des formations scientifiques, et plus particulièrement les formations d'ingénieurs. Ce qui a pris 150 ans en occident se fera chez eux en quelques décennies. Il suffit de voir, par exemple, comme la ville chinoise se transforme ; or le besoin en énergie de ce pays pour satisfaire la demande légitime de sa population, est de 300 centrales nucléaires. Pour l'instant, ils utilisent le charbon et ouvrent tous les quatre jours une nouvelle centrale thermique ! Plus de la moitié des doctorats américains dans les domaines scientifiques sont obtenus par des étudiants étrangers, asiatiques pour la plupart. Certes certains restent en Amérique du nord mais la majorité retournent chez eux, créent des écoles, ouvrent des laboratoires de recherche, accompagnent des entreprises.

Les efforts français en matière de recherche et les suites du grand emprunt sont prometteuses, mais il ne me semble pas encore que la classe politique ait pris toute la mesure du problème et ait compris qu'il faut revaloriser les formations scientifiques et techniques. C'est une urgence nationale et une condition de survie pour les emplois de notre jeunesse.

Jacques Printz, professeur émérite du Conservatoire national des arts et métiers

samedi 20 novembre 2010

Deux rapports accablent l’usine du monde Foxconn

A Lire dans Le Temps.

Fournisseur des plus grandes multinationales de l’électronique (Apple, Dell, Nokia, Sony…), le géant taïwanais Foxconn a-t-il transformé ses usines chinoises en «camps de concentration de travailleurs du XXIe siècle»? C’est l’une des conclusions d’une étude menée par des universitaires et des étudiants chinois, hongkongais et taïwanais qui fait grand bruit ces jours-ci.

Mardi, un second rapport, mené par le Student and Scholars against Corporate Misbehavior (Sacom), une ONG hong kongaise, dénonçait les conditions de travail «illégales et contraires à l’éthique» dans un rapport intitulé «Les travailleurs machines: la gestion militaire de Foxconn».

En juin dernier, Steve Jobs, le patron d’Apple, avait pris la défense de Terry Gou en qualifiant l’usine de Shenzhen d’endroit «plutôt chouette». Depuis lors, les clients de Foxconn s’inquiètent des répercussions d’image et rappellent qu’il existe un code de conduite pour l’industrie électronique. Apple a admis que l’emploi excessif de stagiaires était une violation des principes régissant le secteur.

Foxconn, ce seront bientôt 1,3 million d’employés chinois dans divers sites de production dont plus d’un demi-million dans la base industrielle de Shenzhen, au coeur de l’«usine du monde». C’est surtout une organisation très particulière du travail mise en place par son patron, Terry Gou, qui a permis de réduire au maximum les coûts de production. Inconnu du grand public jusqu’en juin dernier, le groupe taïwanais s’est soudain rendu célèbre par une multiplication de suicides (17 depuis le début de l’année).

Pression psychologique

La direction du groupe a réagi, tardivement, en promettant des hausses de salaire (jusqu’à 70%) et un soutien psychologique à ses travailleurs qui accumulent les heures supplémentaires, tout en laissant entendre que ces suicides seraient dus à des échecs sentimentaux. Les deux études menées dans plusieurs usines et se basant sur des centaines d’interviews avec des ouvriers décrivent une tout autre réalité: si les jeunes employés mettent fin à leur jour c’est essentiellement dû à des surdoses de travail, une discipline de fer et une culture du travail qui crée de très fortes pressions psychologiques. Evaluations permanentes, bonus et déductions salariales, atomisation des travailleurs, humiliations publiques, culte du patron et mise en compétition permanente de l’ensemble des employés mènent au désespoir des plus fragiles.

L’enquête de Sacom indique par ailleurs que les promesses de hausses salariales n’ont toujours pas été tenues et que les heures supplémentaires (plus de 80 heures par mois par employé en moyenne) dépassent largement les quotas autorisés, contrairement à ce qu’affirme le groupe. Celui-ci est par ailleurs accusé de recruter des étudiants stagiaires (représentant jusqu’à 40% des employés) qui seraient sous-payés et ne bénéficiant pas des mêmes avantages sociaux que les travailleurs réguliers.

Foxconn a répliqué lundi par un communiqué de presse expliquant qu’il respectait en tout point la réglementation chinoise sur les conditions de travail. Le groupe précise que les augmentations de salaires entrent en vigueur en ce début octobre et dément les chiffres sur les heures de travail supplémentaires et l’emploi de stagiaires.

«Les limites et les trous dans les lois et règlements chinois offrent clairement un avantage aux entreprises», explique Lin Xinqi, professeur à l’Université du peuple de Pékin cité dans le Global Times. Reste ce constat: les candidats se pressent toujours pour trouver un emploi chez Foxconn.

Rue89: L’experte de la souffrance au travail “discriminée” puis virée

L’article est disponible ici.

Créatrice de la première consultation sur la souffrance au travail, Marie Pezé est victime de tensions liées à son handicap.

Avec son livre « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », la psychologue Marie Pezé a contribué à rendre public le problème de la souffrance au travail.

C'est du passé : sa consultation est condamnée depuis qu'elle a reçu, mardi, une lettre de licenciement après des années de bras de fer avec la direction de l'hôpital qui l'employait.

Son histoire est d'une ironie confondante : alors qu'elle reçoit des salariés en souffrance au Centre d'accueil et de soins hospitaliers (Cash) de Nanterre (Hauts-de-Seine), Marie Pezé est licenciée après avoir tenté, en vain, d'obtenir des aménagements de son poste de travail, qui la faisait souffrir.

Psychanalyste et docteur en psychologie, Marie Pezé a créé sa consultation, la première de France, en 1997. Elle est handicapée à 80%, un handicap physique qu'elle nous demande de ne pas évoquer. « La première fiche de la médecine du travail date de 1999 », raconte-t-elle. « Il y en a eu trois au total. A chaque fois, mon cas s'était aggravé. »

L'hôpital ne réalise pas les aménagements demandés

Voici par exemple ce que préconise en 2003 un médecin du travail qui la déclare « apte sur poste aménagé » :

  • « pas de port de charges,
  • aide à la gestion des dossiers, courriers et photocopies,
  • déplacements limités : aide, vestiaire à proximité,
  • pas de gestes fins et répétés : dictaphone pour courrier, utilisation d'oreillette téléphonique,
  • secrétariat aidant. »

Mais la direction du Cash n'effectue pas les aménagements demandés par la médecine du travail pour ce poste à mi-temps. Marie Pezé est souvent en arrêt maladie. Quand elle exerce -sa consultation accueille 900 patients par an, dont un tiers travaillent dans le même hôpital qu'elle-, ses patients la voient répondre au téléphone, faire des photocopies, porter des dossiers…

Outre ses patients, des magistrats, des médecins du travail ou des psychologues constatent aussi ses conditions d'exercice : pour obtenir le certificat de spécialisation en psychopathologie du travail, dont Marie Pezé est responsable pédagogique, ils assistent à ses consultations.

Des journalistes et des parlementaires la sollicitent

Des élus, des documentaristes ou des personnalités diverses, intéressés par les pathologies que la psychologue a contribué à mettre en lumière, viennent aussi, avec l'accord des patients.

L'automne dernier, le journaliste Jean-Robert Vialet l'interroge dans sa très belle série documentaire sur France 2, « La Mise à mort du travail », qui obtient le prix Albert-Londres 2010. Les députés UMP auditionnent Marie Pezé dans une commission parlementaire et l'interrogent pour leur site Lasouffranceautravail.fr. (Voir la vidéo)

Mais au Cash, seuls les médecins ont droit à un secrétariat et à une imprimante dans leur bureau. Marie Pezé, malgré son handicap, doit aller au bout du couloir, et porter ses dossiers elle-même : quoique docteur, elle n'est pas médecin.

Début 2009, une psychologue du travail qui recevait les employés de l'hôpital (1 500 fonctionnaires, médecins et contractuels) s'en va. Elle n'est pas remplacée avant 18 mois.

« Depuis son départ, j'ai récupéré les salariés qu'elle prenait en charge », raconte Marie Pezé.

Le Cash doit faire des économies

Le 7 avril 2010, elle écrit au directeur de l'hôpital pour, une fois de plus, lui « faire mesurer la nécessité de recruter rapidement un psychologue du travail en remplacement » de la précédente. Deux pages de rappel à la loi et de détails, dont ceux-ci :

« Les agents du Cash sont, du fait même de la population prise en charge par l'institution, confrontés à des situations de violence qu'il ne faut pas banaliser : incendies avec morts, crimes, tentatives de meurtre, viols, coups et blessures, injures, insultes, provocations, incivilités… »

Le directeur, nommé un an plus tôt avec mission de faire des économies, répond le jour-même :

« Madame,
Vous avez oublié parmi les destinataires le premier président de la Cour des comptes. Cette noble institution pense qu'il y a aussi des efforts à faire dans les hôpitaux en matière de gestion. »

Marie Pezé n'est donc pas la seule à souffrir des restrictions budgétaires.

Le 16 juin 2010, un médecin du travail la déclare « inapte définitive ». « Inapte à mon poste, pas à mon travail », dit la psychologue.

« Je faisais le même tableau clinique que mes patients »

La direction du Cash ne communique pas sur le licenciement de Marie Pezé. C'est l'avocate de l'hôpital, Me Anne-Françoise Abecassis, qui s'en charge :

« Mme Pezé a été licenciée en raison d'une inaptitude physique constatée par le médecin du travail. Elle ne souhaitait pas être reclassée. Au contraire, elle a clairement exprimé qu'elle attendait ce licenciement. Les écrits en témoignent. »

Pour des raisons juridiques, Marie Pezé refuse de commenter les propos de l'avocate. Simple réponse :

« Je faisais le même tableau clinique que mes patients. »

A propos des demandes d'aménagement du poste de travail de Marie Pezé, que l'hôpital était légalement dans l'obligation d'effectuer, l'avocate botte en touche :

« Je ne connais pas l'historique de ce dossier, j'en ai été saisie très récemment. Mais elle a refusé un autre bureau, car elle voulait un environnement très immédiatement médicalisé. »

Marie Pezé répond qu'elle reçoit des patients « qui font des poussées d'hypertension et des malaises ».

La direction : « C'est une perte pour l'établissement »

Ils iront désormais les faire ailleurs, puisque Me Abecassis confirme que la consultation de Marie Pezé, qui a la particularité d'être psychologue clinicienne, sera supprimée :

« Mais tout le monde s'accorde à dire que c'est une perte pour l'établissement. »

L'avocate rappelle que la psychologue « a exprimé qu'elle est très fatiguée physiquement, psychiquement » et ajoute, énigmatique, qu'elle n'a pas envie d'en dire plus que ce que Marie Pezé dit elle-même sur son état.

La psychologue, renvoyée à un an et demi de la retraite, perd du même coup tous les emplois afférents : ses fonctions de responsable pédagogique, d'experte devant les tribunaux, et d'enseignante à l'université.

Elle s'apprête à déposer plainte contre l'hôpital. Ses avocats réfléchissent au motif : « Harcèlement » ? « Discrimination au handicap » ?

Voir également nos articles sur : Stress au travail, Bilan, Quand le travail use…, et aussi : La fin des ingénieurs, et Deux loi et un principe pour décrire le Management.

jeudi 18 novembre 2010

L'incroyable maquis des 697 comités Théodule

A lire sur le Figaro:

Alors que les administrations sont soumises à la rigueur, ces structures aux missions parfois cocasses coûtent près de 25 millions d'euros.

«Pour enterrer un problème, nommez une commission», disait déjà Clemenceau. Depuis, les gouvernements ont, au gré de l'actualité, créé de nouveaux comités Théodule sans jamais ou presque… en supprimer. En 2010, on en compte pas moins de 697 et encore, c'est sans compter avec les quelque 600 opérateurs de l'État -entendez la Halde, l'Hadopi ou l'organisme des appellations d'origine contrôlées!

Un véritable maquis, que l'on déchiffre à grand-peine dans les annexes du projet de loi de finances 2011 (PLF) que les députés examinent cette semaine. Les données sont spartiates. Une liste de noms, parfois cocasses, souvent ronflants: beaucoup de hauts comités ou de commissions supérieures, avec pour seules indications de performance, un budget et le nombre de réunions tenues. Tandis que les administrations sont soumises à une cure d'austérité, «Avons-nous réellement besoin de 700 comités dont ne savons rien?» s'emporte le député UMP Richard Mallié, questeur à l'Assemblée, parti en croisade cette année contre «ce mal français» et la «gabegie» qu'il pressent.

La liste tient de l'inventaire à la Prévert. Il y a ce Comité de la prévention et de la précaution (on n'est jamais trop prudent), qui affiche un budget de 80.000 euros en 2009, pour dix réunions. Plus exotique, le Comité national de l'initiative française pour les récifs coralliens se réunit, lui, tous les deux ans. Il compte 38 membres et coûte 150.000 euros. On découvre également, entre le Comité des finances locales, la Commission nationale d'indemnisation des dégâts de gibiers ou le Comité stratégique du calcul intensif… le Conseil supérieur de la prévention des risques professionnels maritimes et du bien-être des gens de la mer, ou encore la Commission spécialisée de terminologie et de néologie en matière juridique (chargée d'enrichir la langue française).

Ces structures se sont multipliées d'autant plus facilement qu'elles semblent peu coûteuses. Leurs membres sont généralement bénévoles et les réunions sont abritées dans les ministères. Mais cette apparente gratuité «ne tient pas compte des frais réels d'organisation, de secrétariat, de mise à disposition de fonctionnaires et de frais de déplacement», souligne Lionel Tardy, député UMP de Haute-Savoie. Par ailleurs, d'autres voient leurs budgets croître, sans que l'on sache très bien pourquoi. Au total, si l'on additionne les montants présentés sur les documents du PLF, ces comités représentent près de 25 millions d'euros. Un chiffre approximatif, car ces structures sont souvent trop petites pour tenir une véritable comptabilité. «Beaucoup ignorent leurs véritables dépenses», explique Richard Mallié. Quant aux ministères, ils se montrent «peu pressés de répondre aux questions des parlementaires», raille le questeur qui a envoyé, en vain, des dizaines de questions écrites sur la «taille des locaux, la mission, le nombre de fonctionnaires».

Lobbying

À l'opacité budgétaire, s'ajoute celle des missions. Certains ministères regorgent de comités dont on peine à distinguer les différences: quatre structures sont chargées du nucléaire, de l'éducation, deux pour la statistique publique, deux pour la navigation de plaisance… Le Conseil d'analyse de la société «fait des rapports sur les mêmes sujets que le Crédoc», détaille Richard Mallié. Le Conseil d'analyse économique se penche lui sur des sujets passionnants… mais, semble-t-il, déjà étudiés par le Conseil économique et social ou le Conseil d'orientation pour l'emploi. Ce dernier coûtait en 2008 810.000 euros «pour trois rapports, trois avis depuis sa création et l'organisation d'un colloque», martèle Lionel Tardy. Cette charge a, semble-t-il, conduit à une réduction du budget en 2009.

Régulièrement, des députés bataillent contre la prolifération des commissions. En 2006, le gouvernement avait lui-même décidé de toiletter ce maquis. Par décret, il avait imposé à ces comités de se «recréer» d'ici à 2009, cette fois pour cinq ans. Ceux qui n'avaient pas justifié leur existence auraient dû disparaître dans ce grand ménage. Mais le big bang n'a pas eu lieu. La plupart des députés ignorent jusqu'à l'existence de ce décret. Seuls 225 comités ont été supprimés à cette occasion. D'autres perdurent… en toute illégalité. Sans que le gouvernement ne s'en préoccupe franchement.

Car dissoudre un comité est une source d'ennuis. On se met à dos ceux que l'on espérait se concilier. Et puis nombre de comités sont fort utiles. Ils servent de groupe de travail pour l'administration, de lieux de consultation paritaire. Le Conseil supérieur de la fonction publique territoriale réunit tous les représentants pour définir les statuts, les grilles, les évolutions. Les commissions ouvrent des espaces de discussions. Elles servent aussi au lobbying. Des secteurs entiers y plaident leurs dossiers. Pour l'administration, comme pour le gouvernement, c'est parfois une façon de déléguer les décisions. Ainsi quand le Conseil d'orientation des retraites remet un rapport alarmant sur les déficits à venir, il contribue à asseoir l'idée d'une réforme inéluctable. Mais lorsque certaines instances semblent faire obstacle à la volonté politique du moment… forte est la tentation de créer une autre commission!

mardi 16 novembre 2010

Cette année le père Noël est déjà passé !

François Fillon à l’Assemblée nationale ce mardi a donné l’essentiel de sa feuille de route. Autant dire tout de suite que le père Noël est passé le mardi 16 novembre cette année ! Joyeux Noel à tous ! Ce soir, Nicolas Sarkozy a voulu reprendre la main et s’est félicité des résultats déjà obtenus. Du grand art.

D’après le nouvel-ancien premier ministre, qui grille la politesse et la priorité au président, la feuille de route sera la suivante : Endettement, Chômage, Injustice, Insécurité. Comme je l’avais annoncé (un remaniement en trompe l’œil), si Fillon a accepté un renouvellement de mandat alors que cela lui est assez peu profitable pour son avenir, c’est bien parce qu’il reprendra du service dans des conditions bien meilleures que lors de la première partie de son mandat. Maintenant, il ne se laisse plus manipulé par le président, il décide de lui-même de ce qu’il communique et de quand il communique. Le président en sort amoindri.

D’ailleurs, ce mardi soir, à la télévision, Sarkozy a fait des efforts pour paraître plus modeste, moins bling-bling. Nous avons eu droit a une copie de “La force tranquille” de Mitterrand. Il parlait d’un ton bas, chuchotant presque, tout en justifiant calmement et point par point son bilan : retraites, économie, économie, impôts, ISF, bouclier fiscal, sécurité, identité nationale, ROMs, surveillance des journalistes, super-avion présidentiel… En revanche presque rien sur la crise qui n’en finit plus. Trois petites minutes seulement sur le chômage et des solutions à ce fléau éculées.

Sa défense a été souvent insuffisante comme lorsqu’il parle de l’écoute des journalistes : d’après lui, il n’est pas raisonnable qu’un président se préoccupe “des portables perdus… ou volés” par des journalistes. D’après lui, il n’est pas non plus nécessaire d’espionner les journalistes, car “il suffit de lire la presse pour savoir ce qu’ils pensent le lendemain…”. Un peu court tout de même, car tout le monde sait que les écoutes illégales des journalistes n’avaient évidemment pas pour but de savoir ce qu’ils pensent, mais de connaître les noms de leurs sources ! Quant à l’allusion que les journalistes auraient éventuellement perdu leurs portables alors qu’ils ont été volés. Perdu et volé, vous voyez bien que ce n’est pas le même mot tout de même ! Insinuer que, si cela se trouve, les-dit journalistes auraient perdu leurs portables tiens vraiment de la manipulation grossière. Sur le plateau de télévision, aucun journaliste ne relève.

Autre exemple concernant le coûteux avion présidentiel, Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à nous expliquer, tout en douceur, que le personnel navigant d’un gros avion coutait moins cher que celui des deux anciens avions réunis. Comme si les deux avions volaient systématiquement ensemble ! Quand bien même ce serait le cas, il suffirait, pour faire des économies, d’emmener moins de personnes lors des déplacements présidentiels ! Les Français doivent se serrer la ceinture, mais pas le gouvernement… Quant au fait qu’un gros avion coute moins chers que deux, nous savons bien que, dans ce cas précis, c’est faux.

Autre exemple : les Allemands auraient supprimé leur bouclier fiscal affirme le président, pourtant tout le monde sait bien que l’Allemagne n’en a jamais eu ! Cela serait bien que le président se renouvelle, car l’entendre répéter inlassablement les mêmes idées fausses devient lassant. Sur le plateau de télévision, tous les journalistes savent que c’est faux mais aucun journaliste ne relève. Ce sujet permet au président de préparer l’opinion à l’énorme cadeau fiscal (3,6 milliards) fait aux riches, que représente la suppression annoncée ce soir du bouclier fiscal ET de l’ISF. J’en avais déjà parlé dans cet article : Arnaque en cours : Bouclier fiscal publié dans Marianne2. Cette fois nous y sommes !

Dernier exemple lié au précédent : le président indique que les impôts n’augmenteront pas malgré les déficits publics énormes. Comme les journalistes feignent de s’étonner de cette annonce, le président indique que la France a déjà le plus fort taux d’imposition (de quoi d’ailleurs ?) et qu’il serait contre-productif de faire payer plus de 50 % d’impôts à des contribuables. Évidemment, tout cela est faux. La vérité est que le bouclier fiscal s’applique avant la déduction des niches fiscales. Ainsi, de nombreux riches contribuables ne paieraient que 30 % d’impôts. Cette astuce permet d’ailleurs à 7076 contribuables (en 2007) disposant d’un revenu de 97 500 euros (plus de 9 ans de SMIC) de ne pas payer d’impôt ! Parmi ces 7076 riches contribuables, 671 ont économisé 231 000 euros (plus de 20 ans de SMIC économisés par année d’imposition !) par foyer en moyenne. Le bouclier fiscal a bénéficié à 14 000 foyers ont reçu en 2008 un chèque de 33 000 euros en moyenne (soit plus de 2 ans de SMIC). Les 13 riches foyers fiscaux (parmi les 7076) les plus malins ont réussi à ramener leur revenu imposable à 3763 euros et ne payent donc pas d’impôt ! Plus généralement sur les 10 000 plus riches contribuables de 2007, 150 n’ont pas payé d’impôt. Alors, dans notre pays le seuil des 50 % est très, très loin pour certaines personnes riches…

La combativité n’était pas absente, même si présentée de manière bien plus modeste que d’habitude : point par point, il attaque les socialistes sur les retraites, l’appel à la grève des étudiants, les écoutes téléphoniques. Il a ainsi pris a parti les journalistes : le déficit public date de 1972 et ne peut pas lui être imputé. Pourtant, il oublie que, durant sa présidence, celui-ci a explosé. Depuis 2002, il a augmenté de 25.000 euros par ménage ! Les cadeaux fiscaux aux riches et à certains électeurs ont coutés chers à la France. Le blog économique et social dénonçait déjà cela en 2009 dans l’article “dépensons sans compter”.

Ne nous trompons pas. Il ne s’agit pas ici d’un “nouveau Nicolas Sarkozy”, ceux qui croient que le président, parce qu’il chuchotait, a changé se trompent : il est bien exactement le même et garde la même feuille de route déconcertante qui choque tant les Français en ces temps de crise. Le Blog économique et social l’avait prévenu dans “La chienlit s’installe, durablement !” : “Nous pouvons également nous attendre, jusqu’à la fin du mandat, à une ribambelle de mesures (et le retour des contre-mesures) toutes plus injustes que discutables, mais plaisant à une droite dure et aux amis personnels du gouvernement et de l’UMP en général. Autant dire que cela va être Rock’n Roll !”. N’ayons pas la mémoire courte, le coup du nouveau président, Sarkozy nous l’avait déjà fait ! Sa prestation était très centré sur lui-même et pratiquement pas sur les Français. Il n’a pas changé, d'ailleurs, il l’avoue : “ma détermination n’a pas changé”. À méditer sur les difficultés auxquelles seront soumis les Français dans les mois qui viennent…

Pour en revenir à Fillon, s’il est plus libre qu’avant, sa feuille de route, justifiée ce soir par le président, est la même qu’avant : Endettement, Chômage, Injustice, Insécurité. Les Français savent bien aujourd’hui qu’ils sont plus que jamais endettés, au chômage (la crise n’explique pas tout), que la France est de plus en plus injuste (retraite, emploi, fiscalité) et que l’insécurité n’a que rarement été aussi forte (et les policiers moins nombreux)… D’ailleurs, si l’UMP en général, et le gouvernement en particulier, avait un quelconque savoir-faire sur ces sujets nous l’aurions déjà vu depuis le temps qu’ils sont au pouvoir…

Ainsi aujourd’hui, aussi bien à l’Assemblée nationale qu’à la télévision, nous avons eu le droit au passage du père Noël avant l’heure. Maintenant, quant à savoir quels seront les cadeaux sous le sapin, nous savons que ce seront les mêmes que l’année dernière ! Joyeux Noël, chers compatriotes !

Update du 7/02/11: Comme je l’indiquais sur ce blog, ce jour, le journal Le Monde indique le coût énorme du nouvel avion présidentiel. Cela prouve bien que l’argument du président sur la vente de l’ancien avion n’était de du vent.

lundi 15 novembre 2010

Un remaniement en trompe l’œil

Le président de la République nous avait prévenus depuis six mois qu’un remaniement aurait lieu. C’est fait. Pourtant, il faut être honnête, les Français n’attendaient plus rien de ce remaniement. En vérité, le président a raté un créneau facile : le remaniement aurait pu sortir le gouvernement de la contestation sur les retraites de manière honorable. Il n’en a rien fait. À force de trop traîner, cette annonce est devenue ridicule.

Ridicule d’autant plus que les résultats annoncés hier n’ont de spectaculaire que le mode théâtral sur lequel ils ont été annoncés : samedi le gouvernement Fillon donne sa démission et contrairement aux coutumes en vigueur, il aura fallu attendre le dimanche matin pour connaître la re-nomination de Monsieur Fillon ! Comme si le président s’était décidé dans la nuit !

Théâtral aussi le retour prématuré du G20 du président pour préparer un évènement qui était déjà annoncé depuis six mois et sur lequel presque aucun Français ne comptait ! Pourtant le G20 avait été annoncé comme capital pour l’avenir de la France et du monde. Il faut croire que, finalement, le G20 n’avait aucune importance. Ce qui est d’ailleurs confirmé par les faibles résultats de ce meeting.

En revanche le contenu du remaniement, connu dimanche en cours de journée, n’a rien de théâtral. À part quelques-uns qui sortent, le contenu reste globalement inchangé. Il n’y a plus d’ouverture à gauche, moins de représentativité des femmes, de la diversité et des centristes.

Ainsi, le nouveau contenu du gouvernement est proche de la constitution d’un bataillon UMP (donné perdant) pour les prochaines élections de 2012, plutôt qu’une écoute réelle de la contestation des Français. Le président, dont la popularité plafonne à 30%, ne risque pas de voir cette dernière monter. Non seulement la politique sera dans la continuité, mais de plus ce qui avait charmé les Français en début de mandat (les femmes, la diversité et l’ouverture au centre et à gauche) n’est plus d’actualité.

Seule conséquence réelle : le président, en maintenant son premier ministre, perd une grande partie de son pouvoir au profit de ce dernier. C’est un aveu d’échec pour Monsieur Sarkozy qui ne pourra plus contrôler autant qu’avant la politique du pays. Car il faudrait être naïf pour croire que le premier ministre ait accepté d’être reconduit sans contrepartie alors que cette nouvelle nomination diminue ses chances d’être présidentiable à coute échéance.

Woerth, débarqué, non pas pour ses déboires avec la justice (mais pourquoi, alors, au juste ?) va enfin pourvoir se consacrer à sa défense tout en étant bien au chaud derrière son immunité parlementaire. Même si ce dernier clame haut et fort qu’il ne l’a jamais demandé, ce n’est pas pour autant qu’il n’en profitera pas… Roseline Bachelot, lors de la passation de pouvoir de Monsieur Woerth, nous a fait verser une petite larme tant le soldat Woerth a bien “tenu” sous les feux des critiques : elle s’est déclarée « surprise » d’une telle ténacité. Nous aussi madame Bachelot, croyez-le bien.

Bref, ce remaniement fait l’effet d’une manœuvre tactique, d’un tour de magie éculé, réalisé par le président mais sans réelle conséquence pour la vie des Français. Et ce, au moment même où la vie de nos compatriotes devient de plus en plus compliquée. Nouvelle preuve, s’il en faut, que le gouvernement ne s’attaque pas vraiment aux problèmes du pays et préfère les effets de manches peu coûteux. Ce qui est triste, c’est que la plupart des journalistes sont tombés dans le panneau : émissions spéciales, flash info, supputations, pronostiques… C’est bien triste, car pendant que ces journalistes s’activaient vainement, les Français ignoraient profondément cette agitation. Il n’y a pas que l’état qui soit en décalage avec les problèmes du peuple, les journalistes y participent activement !

Retraite et Dignité par Tahar Ben Jelloun

A lire dans Le Monde:

Une vieille dame d'au moins 80 ans est derrière le comptoir d'un grand magasin à New York, ses mains tremblent un peu, peut-être souffre-t-elle d'un début de Parkinson, elle tient la caisse. Je la regarde, pensant que c'est une cliente qui s'était trompée de côté. Non, elle est vraiment caissière, une étiquette avec son nom l'atteste. Elle s'appelle Ellen. Avec lenteur, elle déchiffre le code-barres de la marchandise, enlève les étiquettes puis a du mal avec les antivols, prend ma carte bancaire, la glisse dans la machine, me demande de signer, met les affaires dans un sac qu'elle agrafe péniblement, me le tend et me remercie en disant d'une voix à peine audible, "Next" ("au suivant").

Je suis resté un moment en retrait, interloqué et choqué, face à cette dame qui travaille plus de quarante heures par semaine. On a envie de lui demander de rentrer chez elle se reposer, mais on sait que si elle travaille encore c'est parce qu'elle en a besoin, qu'aucune retraite ne lui est versée. Elle ne fait pas ça par plaisir, d'autant plus que c'est un dimanche.

Vue d'Amérique, la France qui se bat pour un système de retraites juste et équitable apparaît comme une anomalie. Le New York Times du 23 octobre titre sur toute une page "Au moment où les Français font sauter les digues, les Britanniques gardent leur calme et vont de l'avant" ! L'article est illustré par une photo datant de 1979, au moment où Londres était en grève. Cet amalgame veut simplement dire : on ne comprend pas ce qui se passe en France. On aurait aimé leur répondre : qui supporterait de voir sa mère ou grand-mère travailler jusqu'à la mort ? Ce que la France est en train de sauver, c'est une qualité de vie, une autre vision du monde, une humanisation des rapports marchands.

Par ailleurs, on ne comprend pas pourquoi le gouvernement est si psychorigide face aux millions de citoyens qui sont plusieurs fois descendus dans les rues pour réclamer plus de justice. Est-ce si indigne de s'asseoir autour d'une table et de se parler ? Pourquoi la France s'installe facilement dans le conflit et le rapport de force ? A quoi est dû cet entêtement ? De quelle fierté est-il le nom ? Cela rappelle le cas de ces vieux couples qui ne s'entendent plus et qui ne communiquent que par des éclats de voix.

L'image de cette vieille dame m'a obsédé durant quelques jours. C'est l'image d'une société où l'individu est mis en avant, parfois avec arrogance, où l'argent est étalé sans honte, sans pudeur, où un travailleur peut être renvoyé à n'importe quel moment et sous n'importe quel prétexte, où la retraite dépend d'une assurance privée que tout le monde ne peut pas se permettre de souscrire. Certes, l'Amérique a de quoi fasciner, mais son système social est inadmissible. Le capitalisme sauvage domine partout. Les librairies ne mettent en avant que des livres destinés à devenir des best-sellers. On mène une lutte fanatique contre le tabac et on permet aux enfants d'avaler n'importe quoi au point de devenir obèse avant leur majorité ; la précarité est dans l'air, elle menace quiconque n'a pas su exploiter sa chance. C'est une autre manière de vivre et de mourir. Est-ce ainsi qu'on aimerait que les Français vivent ?

Ce qui est étrange, c'est que personne ne semble comprendre le combat des Français de ces dernières semaines. J'ai entendu des réflexions du genre : "Ce sont des enfants gâtés !" ; "ils ne sont jamais contents !" ; "ils veulent toujours plus !" ; "déjà qu'ils ne travaillent que 35 heures et ils protestent !" Décidément, plus que jamais, la France apparaît comme une exception culturelle dans ce monde de brutalité et d'égoïsme exacerbé.

Mais la France de Nicolas Sarkozy, et même de ses prédécesseurs, ne réalise pas sa chance. Alors elle brade ses valeurs et se retire de la scène culturelle du monde. C'est de l'Afghanistan qu'elle devrait vite se retirer, rapatrier ses soldats promis à une débâcle certaine (à présent que c'est Ben Laden qui l'exige, les 3 750 soldats français ne rentreront pas de sitôt). Non, la France officielle ne cesse de réduire le budget de ses instituts culturels dans le monde. Elle abîme son image, réalise quelques économies (il en faut pour payer la présence en Afghanistan), mais elle fait fausse route, elle fait une grave erreur. C'est avec la culture, avec ses productions littéraires, théâtrales, musicales, picturales, cinématographiques, avec ses valeurs humanistes, son héritage des Lumières qu'elle assurera une belle présence, laquelle lui faciliterait des réalisations économiques importantes. Le pari sur la culture est le seul qui vaille. Or, le ministère des affaires étrangères fait des économies ridicules tout en continuant à espérer que la voix de la France sera entendue et respectée. Calcul de petit épicier sans envergure, sans vision à long terme.

J'ai rencontré des intellectuels américains qui se souviennent avec nostalgie de l'époque où la France était célébrée dans les universités à travers des visiteurs comme Michel Foucault, Jacques Derrida, Alain Robbe-Grillet, Mohammed Arkoun et d'autres. Aujourd'hui, ils se demandent ce qui se passe en France, pourquoi sa voix n'est plus entendue.

Je reviens à la vieille dame américaine. Je revois son expression fatiguée, ses bras frêles, sa voix faible. En France, elle serait dans une maison pour personnes âgées. Peut-être serait-elle entourée de ses enfants et petits-enfants, peut-être serait-elle triste d'avoir été mise à l'écart dans un hospice, mais elle ne serait pas caissière dans un magasin de fringues. Piètre consolation. Car si le système des retraites n'est pas réformé en se basant sur les propositions des syndicats et des partis qui défilent dans les rues, nous serons tous un jour cette vieille dame devant travailler jusqu'au dernier jour de sa misérable vie.


Ecrivain et poète, Tahar Ben Jelloun est membre de l'Académie Goncourt depuis 2008. Il a reçu le prix Goncourt pour "La Nuit sacrée" (Points Seuil) en 1987. Derniers livres parus, "Jean Genet, menteur sublime" et "Beckett et Genet, un thé à Tanger" (Gallimard).

dimanche 14 novembre 2010

Chez Lidl, Kaiser's et Atac, un faux pas et c'est la faute grave

A lire dans Rue89:

En août, une palette d'aliments frais subit une rupture de la chaîne du froid dans un magasin Lidl, à Libramont au Sud de la Belgique. Dans ce genre de cas, les consignes de l'enseigne hard discount d'origine allemande sont claires : ces produits doivent retourner vers la centrale pour être détruits. Sauf que, comme l'explique une employée :

« L'assistante-gérante nous a invité à reprendre de la marchandise parce que, de toute façon, c'était pour la poubelle. » (Voir la vidéo)

Plusieurs produits sont donc emportés par certains membres du personnel, avec l'accord, selon les dires de ces derniers, de leur supérieur hiérarchique.

Un membre du personnel s'est dénoncé, amenant ses collègues à devoir s'expliquer face à la direction. Cinq employés sont licenciés. Pour faute grave, rien de moins.

Allemagne : une caissière de Kaiser's récupère deux bons d'achats

Cette histoire n'est pas sans rappeler le cas de cette caissière allemande qui, en 2008, avait été licenciée par la chaîne de magasins Kaiser's, accusée d'avoir utilisé deux bons d'achats -d'une valeur totale de 1,30 euros- oubliés par un client.

Arguant d'« une rupture de la relation de confiance » avec son employée, la chaîne Kaiser's n'a cependant pas obtenu gain de cause devant un tribunal fédéral allemand, qui a jugé que la confiance accumulée après plus de trente ans de service par l'hôtesse de caisses ne pouvait être ruinée par une si modeste faute.

France : une caissière d'Atac « vole » des avantages-fidélité

Début 2008, une employée de l'enseigne Atac -devenue Simply Market-, se voit remerciée car elle aurait « volé » 0,40 euros par la technique du « cagnottage » comme l'expliquait à l'époque Libération :

« Marie-Christine aurait profité du passage d'un client à sa caisse pour enregistrer sur sa propre carte fidélité les réductions auxquelles les achats donnaient droit. Quarante centimes d'euros, donc. »

En 2009, les Prud'hommes ont obligé Atac à verser la somme de 16 558 euros de dommages et intérêts pour licenciement sans cause réelle.

La faute grave pour « faire passer un licenciement économique »

Selon Maître Marie Rueff, avocate à l'époque de l'employée, de tels motifs de licenciements n'ont pas de réelle valeur :

« Dans mon dossier, et dans d'autres d'ailleurs, je me suis demandée s'il n'y avait pas un motif déguisé derrière ce licenciement sans commune mesure avec la faute dont ma cliente était accusée. C'est un bon moyen de faire passer dans l'ombre un licenciement économique.

Qui plus est, en recourant à l'argument de la faute grave. Parce que dans un tel cas, l'entreprise n'est pas tenue de payer des indemnités de rupture. C'est un moyen de se séparer de certains membres du personnel à peu de frais.

Et par la suite, oser aller en justice face à de si grands groupes doit en décourager plus d'un. Alors qu'ils sont dans leur bon droit. »